Le nouveau Delépine et Kervern débarque le 24 décembre, et il s’agit du plus beau cadeau offert cette année aux spectateurs par le cinéma français, toujours très radin en bons films. Avec l’époustouflant Louise Michel, ces deux piliers du Groland (pays imaginaire qui se moque de ses voisins français) inscrivent définitivement leurs noms dans le cercle des grands réalisateurs contemporains, après Aaltra en 2004, road movie en chaises roulantes, et Avida en 2006, comédie surréaliste « dont les spectateurs sortaient avec des têtes en forme de point d’interrogation », dixit M. Kervern.


Louise Michel n’est pas un énième biopic, genre à la mode dans nos contrées, pour le meilleur (Mesrine) et pour le pire (La Môme). La militante anarchiste n’aurait pourtant pas renié cette comédie sociale et anticonformiste et prête son patronyme à Louise et Michel, deux laissés-pour-compte, des sans-culottes motivés par quelque vent révolutionnaire. Le film s’apparente en effet à une épopée anarchiste, une croisade vengeresse contre les patrons voyous, la révolte d’un groupe d’ouvrières picardes, aux ordres d’un chef cynique (le génialement détestable Francis Kuntz, autre Grolandais célèbre) et dont l’entreprise a été sauvagement délocalisée du jour au lendemain. Ecoeurées, elles réunissent leurs économies et choisissent l’une des leurs, l’analphabète et bourrue Louise (Yolande Moreau), pour engager un tueur professionnel, le plutôt minable et lâche Michel (Bouli Lanners), afin d’éliminer leurs patrons sans scrupules. L’œuvre se nourrit d’une urgence sociale bien réelle et délivre un constat sur l’état du monde sidérant par sa vérité et sa cruauté. Les situations cocasses et burlesques et les dialogues percutants, omniprésents, relèvent avant tout d’un humour du désespoir, également sensible dans le grand travail formel accompli par les deux créateurs, à la fois audacieux, réfléchi et contrasté, une qualité assez rare dans le cinéma hexagonal pour être soulignée (quoi ? je l’ai déjà dit ?). Ainsi, de nombreux plans se composent de perspectives très marquées, de lignes de fuites qui, au lieu de proposer des échappatoires aux personnages, les soumettent et les maintiennent dans leur triste destin, comme un chemin tracé par la fatalité : ce plan où les ouvrières, à la sortie de l’usine, vont fêter leurs nouvelles blouses et marchent sur une longue route grise et monotone, ou bien ce plan vers la fin du film sur l’île de Jersey, dans une rue de ce paradis fiscal où Louise et Michel, demandant leur chemin à un jeune cadre qui préfère les fuir plutôt que de leur adresser la parole, apparaissent comme des aliens ou des pestiférés, une impression confirmée par les mots « NO ENTRY » inscrits à même le bitume.

Empêtrés dans leur désespoir, il ne reste plus aux personnages qu’à rêver leur existence, à tenter de vivre leur idéal inaccessible – Louise à propos de Michel : « Il a fait la Corée du Sud. Et Kennedy, c’est lui aussi. Mais faut pas trop en parler... ». Ils n’en deviennent que plus attachants et nous ressemblent d’autant plus. A ce propos, Yolande Moreau et Bouli Lanners sont exceptionnels et composent avec leurs corps massifs, leurs âmes pleines de tendresse enfouie et leurs voix bien trempées un mélange bouleversant et hilarant de cruauté, d’humanisme, de sensibilité et de rébellion, à l’image du film. L’ensemble des guest-stars dénote un aspect poil à gratter : le Président du Groland (en plein gogo dancing !), Albert Dupontel, le chanteur Katerine, Benoît Poelvoorde (ex-Mr Manatane quelque peu perdu entre Le Boulet et Astérix mais qui retrouve en trois scènes désopilantes tout son capital sympathie), le dessinateur Siné, le journaliste Denis Robert (en vigile de milliardaire !) et Matthieu Kassovitz, réalisateur plutôt décevant mais producteur très inspiré (Avida, Johnny Mad Dog et ce Louise Michel).


Il y aurait encore beaucoup de qualités à décortiquer dans cette merveille révoltée (la richesse du scénario, le rythme et la densité de chaque scène grâce au travail sur le plan-séquence, l’intelligence de l’humour noir qui irrigue le film). A travers un regard anticonformiste et salvateur sur les injustices du monde, Gustave Kervern et Benoit Delépine privilégient l’humain, l’affect à l’heure où le monde reste soumis aux diktats du capitalisme, lequel, malgré la crise récente, a encore de beaux jours devant lui. Les ouvrières découvrent d’autres responsables à leurs malheurs, il y aura toujours des bourreaux et des victimes. A l’image de l’étrange et magnifique dernier plan avant le générique (qu’il faut suivre jusqu’au bout !), les deux cinéastes concluent leurs lignes narratives sur l’éternel recommencement de tout, avec une dose d’amusement et de lucidité. Comme disait John Carpenter à travers son anti-héros Snake Plissken : « Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes ».

Un petit mot avec le grand Gustave


C’est devenu une habitude, un rendez-vous : à chacun de leurs films, les deux co-réalisateurs viennent le présenter pour une avant-première au cinéma Lux de Caen, en plus du Festival Grolux, Groland au Lux (à guetter en juin !). Cette fois, c’est Gustave Kervern qui s’est déplacé, le lendemain de l’avant-première parisienne bien arrosée. On l’imagine alors peu loquace et fatigué mais il se révèle un vrai moulin à (bonnes) paroles et livre, après la projection bien applaudie, moult anecdotes sur les lieux de tournage (et leur dimension affective pour certains ou pas du tout pour d’autres comme Jersey) ou sur les apparitions amicales (Denis Robert, poursuivi en justice pour excès d’investigation dans l’affaire Clearstream). L’homme est passionnant, sincère, naturellement drôle, définitivement révolté. Il déclare avoir « présenté le film en Grèce il y a deux semaines, où ça a bien pris ». Nous parle de la crise financière, des subprimes, du souci de filmer des gens qui « ont des têtes de vrais gens » à l’inverse des représentations aseptisées, slalome entre les inévitables et pénibles « Tu te souviens pas de moi ? » et évoque Béatrice Dalle, pressentie pour le rôle de Louise mais qui ne les a jamais recontacté. On en viendrait presque à la remercier car Yolande, dont le rôle a été réécrit, livre une prestation grandiose, touchante et explosive, dans cette satire sociale que les réalisateurs voient comme « une sorte de Ken Loach rigolo ». La discussion avance et les critiques pleuvent sur, entre autres, Michèle Alliot-Marie, Alain Minc, Bernard Tapie et Jacques Attali, dont le rapport a motivé Kervern pour son contre-rapport, Le Rapport Gustave Kervern : 50 propositions pour sauver votre pouvoir d’achat (éditions Danger Public). La plupart de ces cibles se trouvent être des proches du Président Sarkozy et le réalisateur nous lance, sur le ton de la plaisanterie : « Je vous remercie d’être venu à cette réunion de l’ultra-gauche ! ». Le petit Nicolas n’est pas épargné, notamment sur la réforme de l’audiovisuel public : « Alors, parce qu’il a été un peu chahuté sur le plateau de France 3, il veut supprimer le journal ! Bientôt, il va décider de supprimer Thalassa parce qu’il aime pas les huîtres ».

Il s’indigne également du comportement des grands patrons dénoncés dans le film et rappelle les implications humaines des décisions arbitraires : derrière chaque licenciement, il y a peut-être une famille brisée, un couple en crise, la fragilisation d’une ou plusieurs vies, l’aggravation de certains problèmes (précarité, alcoolisme). Kervern et son compère Delépine partent en quête de justice sociale, de liberté et d’espoir. A un spectateur qui le remercie finalement pour leur engagement politique, il préfère parler d’engagement humaniste. Une attitude à préserver en ces temps où la morale se dilue dans le pouvoir.




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Le nouveau Delépine et Kervern débarque le 24 décembre, et il s’agit du plus beau cadeau offert cette année aux spectateurs par le cinéma français, toujours très radin en bons films. Avec l’époustouflant Louise Michel, ces deux piliers du Groland (pays imaginaire qui se moque de ses voisins français) inscrivent définitivement leurs noms dans le cercle des grands réalisateurs contemporains, après Aaltra en 2004, road movie en chaises roulantes, et Avida en 2006, comédie surréaliste « dont les spectateurs sortaient avec des têtes en forme de point d’interrogation », dixit M. Kervern.


Louise Michel n’est pas un énième biopic, genre à la mode dans nos contrées, pour le meilleur (Mesrine) et pour le pire (La Môme). La militante anarchiste n’aurait pourtant pas renié cette comédie sociale et anticonformiste et prête son patronyme à Louise et Michel, deux laissés-pour-compte, des sans-culottes motivés par quelque vent révolutionnaire. Le film s’apparente en effet à une épopée anarchiste, une croisade vengeresse contre les patrons voyous, la révolte d’un groupe d’ouvrières picardes, aux ordres d’un chef cynique (le génialement détestable Francis Kuntz, autre Grolandais célèbre) et dont l’entreprise a été sauvagement délocalisée du jour au lendemain. Ecoeurées, elles réunissent leurs économies et choisissent l’une des leurs, l’analphabète et bourrue Louise (Yolande Moreau), pour engager un tueur professionnel, le plutôt minable et lâche Michel (Bouli Lanners), afin d’éliminer leurs patrons sans scrupules. L’œuvre se nourrit d’une urgence sociale bien réelle et délivre un constat sur l’état du monde sidérant par sa vérité et sa cruauté. Les situations cocasses et burlesques et les dialogues percutants, omniprésents, relèvent avant tout d’un humour du désespoir, également sensible dans le grand travail formel accompli par les deux créateurs, à la fois audacieux, réfléchi et contrasté, une qualité assez rare dans le cinéma hexagonal pour être soulignée (quoi ? je l’ai déjà dit ?). Ainsi, de nombreux plans se composent de perspectives très marquées, de lignes de fuites qui, au lieu de proposer des échappatoires aux personnages, les soumettent et les maintiennent dans leur triste destin, comme un chemin tracé par la fatalité : ce plan où les ouvrières, à la sortie de l’usine, vont fêter leurs nouvelles blouses et marchent sur une longue route grise et monotone, ou bien ce plan vers la fin du film sur l’île de Jersey, dans une rue de ce paradis fiscal où Louise et Michel, demandant leur chemin à un jeune cadre qui préfère les fuir plutôt que de leur adresser la parole, apparaissent comme des aliens ou des pestiférés, une impression confirmée par les mots « NO ENTRY » inscrits à même le bitume.

Empêtrés dans leur désespoir, il ne reste plus aux personnages qu’à rêver leur existence, à tenter de vivre leur idéal inaccessible – Louise à propos de Michel : « Il a fait la Corée du Sud. Et Kennedy, c’est lui aussi. Mais faut pas trop en parler... ». Ils n’en deviennent que plus attachants et nous ressemblent d’autant plus. A ce propos, Yolande Moreau et Bouli Lanners sont exceptionnels et composent avec leurs corps massifs, leurs âmes pleines de tendresse enfouie et leurs voix bien trempées un mélange bouleversant et hilarant de cruauté, d’humanisme, de sensibilité et de rébellion, à l’image du film. L’ensemble des guest-stars dénote un aspect poil à gratter : le Président du Groland (en plein gogo dancing !), Albert Dupontel, le chanteur Katerine, Benoît Poelvoorde (ex-Mr Manatane quelque peu perdu entre Le Boulet et Astérix mais qui retrouve en trois scènes désopilantes tout son capital sympathie), le dessinateur Siné, le journaliste Denis Robert (en vigile de milliardaire !) et Matthieu Kassovitz, réalisateur plutôt décevant mais producteur très inspiré (Avida, Johnny Mad Dog et ce Louise Michel).


Il y aurait encore beaucoup de qualités à décortiquer dans cette merveille révoltée (la richesse du scénario, le rythme et la densité de chaque scène grâce au travail sur le plan-séquence, l’intelligence de l’humour noir qui irrigue le film). A travers un regard anticonformiste et salvateur sur les injustices du monde, Gustave Kervern et Benoit Delépine privilégient l’humain, l’affect à l’heure où le monde reste soumis aux diktats du capitalisme, lequel, malgré la crise récente, a encore de beaux jours devant lui. Les ouvrières découvrent d’autres responsables à leurs malheurs, il y aura toujours des bourreaux et des victimes. A l’image de l’étrange et magnifique dernier plan avant le générique (qu’il faut suivre jusqu’au bout !), les deux cinéastes concluent leurs lignes narratives sur l’éternel recommencement de tout, avec une dose d’amusement et de lucidité. Comme disait John Carpenter à travers son anti-héros Snake Plissken : « Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes ».

Un petit mot avec le grand Gustave


C’est devenu une habitude, un rendez-vous : à chacun de leurs films, les deux co-réalisateurs viennent le présenter pour une avant-première au cinéma Lux de Caen, en plus du Festival Grolux, Groland au Lux (à guetter en juin !). Cette fois, c’est Gustave Kervern qui s’est déplacé, le lendemain de l’avant-première parisienne bien arrosée. On l’imagine alors peu loquace et fatigué mais il se révèle un vrai moulin à (bonnes) paroles et livre, après la projection bien applaudie, moult anecdotes sur les lieux de tournage (et leur dimension affective pour certains ou pas du tout pour d’autres comme Jersey) ou sur les apparitions amicales (Denis Robert, poursuivi en justice pour excès d’investigation dans l’affaire Clearstream). L’homme est passionnant, sincère, naturellement drôle, définitivement révolté. Il déclare avoir « présenté le film en Grèce il y a deux semaines, où ça a bien pris ». Nous parle de la crise financière, des subprimes, du souci de filmer des gens qui « ont des têtes de vrais gens » à l’inverse des représentations aseptisées, slalome entre les inévitables et pénibles « Tu te souviens pas de moi ? » et évoque Béatrice Dalle, pressentie pour le rôle de Louise mais qui ne les a jamais recontacté. On en viendrait presque à la remercier car Yolande, dont le rôle a été réécrit, livre une prestation grandiose, touchante et explosive, dans cette satire sociale que les réalisateurs voient comme « une sorte de Ken Loach rigolo ». La discussion avance et les critiques pleuvent sur, entre autres, Michèle Alliot-Marie, Alain Minc, Bernard Tapie et Jacques Attali, dont le rapport a motivé Kervern pour son contre-rapport, Le Rapport Gustave Kervern : 50 propositions pour sauver votre pouvoir d’achat (éditions Danger Public). La plupart de ces cibles se trouvent être des proches du Président Sarkozy et le réalisateur nous lance, sur le ton de la plaisanterie : « Je vous remercie d’être venu à cette réunion de l’ultra-gauche ! ». Le petit Nicolas n’est pas épargné, notamment sur la réforme de l’audiovisuel public : « Alors, parce qu’il a été un peu chahuté sur le plateau de France 3, il veut supprimer le journal ! Bientôt, il va décider de supprimer Thalassa parce qu’il aime pas les huîtres ».

Il s’indigne également du comportement des grands patrons dénoncés dans le film et rappelle les implications humaines des décisions arbitraires : derrière chaque licenciement, il y a peut-être une famille brisée, un couple en crise, la fragilisation d’une ou plusieurs vies, l’aggravation de certains problèmes (précarité, alcoolisme). Kervern et son compère Delépine partent en quête de justice sociale, de liberté et d’espoir. A un spectateur qui le remercie finalement pour leur engagement politique, il préfère parler d’engagement humaniste. Une attitude à préserver en ces temps où la morale se dilue dans le pouvoir.



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  • LOUISE MICHEL : UNE CROISADE HUMANISTE
    Commentaire déposé le 30 décembre 2008 par romulux

    Je n’ai qu’une chose à dire ! Bravo Gillian pour cet article. Rappelons qu’au delà du succès critique le film connait un très beau succès en salle. Il suffit de regarder l’actu pour comprendre qu’on ait envie de s’offrir un patron voyou pour noël. Encore un petit effort et c’est la révolution !



  • LOUISE MICHEL : UNE CROISADE HUMANISTE
    Commentaire déposé le 30 décembre 2008 par JF H.

    Un extrait de la critique de Gillian sélectionné sur le site Rue 89, à l’adresse suivante :

    http://www.rue89.com/la-bande-du-cine/2008/12/29/louise-michel-tuer-son-patron-une-idee-qui-vous-a-plu









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